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dimanche 15 janvier 2012

16. Le point Oméga

Q. Les chrétiens qui acceptent, et même se réjouissent de l'évolution des espèces, sont souvent séduits par la pensée de Teilhard de Chardin. Selon lui, si je me souviens bien, le monde se dirigerait vers un futur accompli, le point Omega, suite à une évolution, qui a d'abord agrégé la matière, vivante et même inerte, jusqu'à aboutir à l'homme, mais qui se poursuivrait au-delà, grâce au réseau de relations intelligentes tissé grâce au progrès de notre savoir et de nos moyens de communication. Il n'a pas connu Internet, mais je pense que le web lui aurait paru un signe divin, une sorte de transfert progressif du point d'application du dessein de Dieu depuis le plan des individus à l'humanité entière. Puisque vous adhérez à l'idée d'évolution, comment considérez-vous cette pensée?

JNC. La pensée de Teilhard est d'un optimisme réconfortant, pour tous ceux qui préfèrent espérer dans le futur plutôt qu'inventer le moment présent. Mais en fait, à qui parle-t-il ? Il parle à l'intellectuel d'aujourd'hui qui échafaude des plans sur la comète, ou bien à la petite Bretonne qui nous attend dans une peinture signée Borgeaud ? L'humanité est avant tout constituée de petites paysannes de toutes époques et de tous lieux, plus que d'intellectuels échafaudant des plans. Alors comment pourrait-elle participer de cet avenir radieux où chacun serait câblé, relié, interconnecté à des gens très intelligents ? Par un miracle relatif à l'au-delà des chrétiens, qui transformerait chez elle la modestie en complexité ? N'affolez pas cette pauvre fille, elle n'y comprendrait rien. Laissez-lui retrouver dans l'au-delà le suc de ses joies, sa maison, ses parents, son chat silencieux, la blonde lumière qui baigne l'espace. Son petit bagage l'attend pour voyager vers l'espérance. S'il y a une transfiguration possible, c'est celle de son présent d'antan, qui l'unira à celui de tous ceux qu'elle a connus ou qu'elle aurait aimé connaître, qui m'unira aussi à elle je l'espère, si je suis capable d'être assez  modeste. Voilà le seul réseau consolateur qu'on puisse imaginer pour elle et pour tous. Le reste est divagation intellectuelle, étrangère à tout enracinement vécu.

Q. Je sens ce que vous dites, mais cette modeste transfiguration est-elle incompatible avec un achèvement de l'humanité dans le futur ? En ce sens que l'évolution aboutirait à une sorte d'apogée. À force de monter, on arrive forcément à un sommet, où tout se rassemble.

JNC. L'évolution monte ? On aurait pu poser la question aux brûlés de Dresde, aux squelettes ambulants de Dachau, aux irradiés d'Hiroshima, on peut se la poser aujourd'hui en voyant les supporters qui se tabassent en gueulant dans les stades ; devant les flots de voitures embouteillés, devant la foule aux oreilles câblées que dégorgent les bouches de métro. Vous confondez la nouveauté et le progrès, vous confondez la nouveauté, et la véritable invention, produit de l'émotion native. Aujourd'hui, quelques discussions tendues entre représentants d'intérêts contradictoires, suivies de quelques journées d'ingénieurs s'appliquant sans joie devant des ordinateurs, peuvent déclencher la coulée d'un million de tonnes de béton et de macadam d'où découleront une nouveauté considérable, en l'absence quasi-totale d'émotion inventive. Et le pauvre piéton qui rame ensuite dans ce nouvel univers, comme il n'a aucun empathie avec des bâtisseurs qui de toute façon n'auraient aucune émotion créatrice à lui confier, il perçoit cette nouveauté comme un désert bien pire que les déserts de sable. Au lieu d'y voir un lieu où faire germer la vie, il n'y voit que le déchet de pensées mécaniques. Non, la quantité de réalité native, si tant est qu'on puisse quantifier ce qui est du domaine de l'être, n'a qu'une relation très lâche avec la quantité de nouveauté. Et cette dissociation vaut aussi pour les nouveautés qui prétendent améliorer notre corps ou notre esprit, elle vaut aussi pour l'art. Aujourd'hui l'homme sait rendre la nouveauté de plus en plus envahissante, tandis que son esprit, pris dans un réseau environnemental et technologique, a de moins en moins la liberté d'exprimer une invention intime.

Q. Vous faites un tableau pessimiste de l'évolution à venir, c'est votre sentiment, mais vous ne pouvez nier que dans le passé l'évolution fut montante. Homo sapiens est plus évolué, c'est le cas de le dire, que homo erectus, notre civilisation est plus évoluée que la civilisation néolithique.

JNC. Dans la succession des nouveautés solidifiées, il faut bien que la complexité aille du passé vers le futur, sans quoi la complexité tomberait tout habillée du ciel avant de se simplifier, ce qui serait pour le moins étrange ! Cet accroissement de complexité ne suppose certainement pas, que la vie monte du même pas. Dans le passé, des espèces inconnues se sont entre-tuées, des tribus se sont égorgées. Croyez-vous, parce que l'homme intervient maintenant dans l'évolution, que ça se passera mieux ? Vous rêvez.

Q. Cependant n'êtes-vous pas sensible à une notion d'achèvement, comme celle qu'attendait Teilhard de Chardin ? N'est-il pas nécessaire que la révélation, dont vous parlez, aboutisse à une fin où le Tout est révélé, accompli ?

JNC. Dans la vue abstraite de profil que les savants cherchent à prendre sur le monde, spectacle impossible car des acteurs mécaniques joueraient sur un théâtre sans aucun éclairage, les nouveautés s’enchaînent sur l'axe d'un temps stérile, au long duquel le hasard et la nécessité susciteraient la naissance et la disparition des espèces vivantes, la croissance et l'élimination de civilisations plongées dans une nuit matérialiste.
  Dans la vision de trois-quarts, qui est celle de tous, nous prenons part parfois à la contemplation et à l'invention du monde, et alors notre regard s'écarte du profil plat pour participer un peu à la vision de face. Et c'est cet angle d'écart, plus ou moins prononcé au fil des instants, qui nous donne accès à la conscience des choses.
  Seule la vision de face nous donnerait accès au réel natif atemporel. C'est sous cet angle de vision, qui est interdit à nous autres mortels, autrement qu'en des éclairs fugaces et joyeux, que peut se voir l'achèvement que vous cherchez. Cet achèvement n'est pas visible selon l'axe du temps. Si l'on veut faire le pari d'une joyeuse espérance, elle ne doit pas s'envisager dans le temps, mais elle doit porter sur le rapport entre la vision de face, et notre vision de trois-quarts. Est-ce le même moi, celui qui travaille péniblement dans la vision oblique, et celui qui participera à la vision de face ?  Autrement dit, la petite Bretonne est-elle pour toujours consolée de son attente ?

Q. En somme vous ne faites pas le pari d'un point Oméga dans le futur de l'humanité ?

JNC. Je fais le pari d'un dialogue complet allant de l'alpha vers l'oméga et de l'oméga vers l'alpha, accessible dans la vue de face et sans rapport avec l'axe des temps. Au contraire même, plus le temps passe, plus c'est le passé qui est concerné par l'achèvement, la transfiguration que nous pouvons espérer, alors que l'avenir de l'humanité s'amincit. Car il s'amincit, comme il s'amincit pour un vieillard, par la force des choses. Ce qui est fait n'est plus à faire, ce qui reste à faire tend inexorablement vers zéro. 

Q. Vous ne pouvez pas dire cela à la jeunesse. On ne peut pas vivre sans espoir.

JNC. Faites lire Teilhard, si vous y tenez, à ceux qui veulent à tout prix vivre d'espoir et inventer le futur. Mais ils comprendront un jour, qu'il est encore plus difficile de vivre sans l'espérance, et qu'on ne commande pas directement le futur. La seule véritable invention procède de la contemplation de l'instant présent, perçu à la fois dans les deux sens du mot "présent", comme un don immortel.


mercredi 26 octobre 2011

15. Agir sur le vivant ?

Q. L'évolution du monde semble dirigée vers l'émergence de toujours plus de conscience, jusqu'à aboutir à l'homme. L'idée que la science pourrait favoriser l'avènement d'un homme supérieur, bénéficiant dans son corps d'apports technologiques effaçant certaines de ses limites, est-ce une idée qui vous touche, comme elle touche certains adeptes des NBIC, mêlant nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives ?

JNC. Plutôt que de nous précipiter sur des considérations techniques pointues, je voudrais vous faire considérer généralement notre rapport aux mécanismes.
  Les médecins, les biologistes, tentent de considérer le corps humain comme un mécanisme. Cela ne marche pas trop mal quand on peut séparer le corps et l'esprit, quand on s'intéresse à l'arthrose de la hanche ou aux défauts du cristallin. Cela marche beaucoup moins bien quand les deux sont mêlés, par exemple si l'on se penche sur les causes de l'insomnie. Quoi qu'il en soit, ce qui importe à chacun, c'est d'ignorer ses propres mécanismes intérieurs ; la santé c'est le silence du corps. Alors si pour assurer ce silence, il faut recevoir une prothèse de hanche, ou tout simplement porter des lunettes, très bien. Encore que refuser une prothèse puisse nous rendre solidaires de tous ceux qui n'ont pas eu la possibilité d'en recevoir, et nous introduire ainsi à une réalité empathique riche et imprévisible. Au-delà de ce type de réparation, certains cherchent une véritable amélioration de l'organisme, par quelque implant dans le cerveau, par quelque virus programmé pour pénétrer le noyau de nos cellules. 
S'ils pensent de cette façon accélérer le processus d'évolution qui a conduit à l'homo sapiens, et préparer l'émergence d'un posthumain supérieur, ils sont très prétentieux. Car ils manipulent des apparences, en ignorant définitivement ce qui se passe derrière le voile des apparences.

Q. Dans les milieux religieux, on dirait sans doute que ces chercheurs touchent à la nature humaine, qui est d'essence divine, et qu'ils n'en ont pas le droit. Est-ce votre argument ?

JNC. N'entrons pas dans des considérations surnaturelles, tout est naturel dans le monde, à condition de considérer sa vraie réalité, qui échappe aux mécanismes que nous voyons sommairement dans les choses. Toute représentation objective et légale du monde oublie le fait que nous y sommes impliqués comme sujets, différence très subtile mais essentielle, que nous délaissons délibérément quand nous représentons des molécules par des noyaux, entourés de nuages d'électrons. L'erreur est infime mais évidente, la physique quantique nous le dit. Dans ce monde d'apparences seul accessible aux biologistes, les interactions entre molécules les ont conduites à une agrégation et à une évolution pendant des milliards d'années. Des ajustements d'une complexité insondable se sont produits, sont entrés en compétition. L'infime différence entre la physique réelle, et cette physique des apparences, a accumulé ses effets au cours de cette évolution jusqu'à se manifester tout aussi évidemment, mais cette fois pour tout le monde, par l'écart qui sépare l'être humain et la somme de ses mécanismes biologiques. La nature a ainsi produit un être assez évolué pour se retourner et prendre conscience du processus évolutif qui lui a donné sa vie. Cette physique réelle, naturelle et engendrant l'évolution, nous ne pouvons pas raisonner sur elle, nous ne pouvons que l'admirer, et ce faisant lui donner sa réalité native atemporelle, invisible pour celui qui voit dans l'évolution seulement une somme de mécanismes et de hasards.
 
Q. 
Tout cela ne dit pas pourquoi l'homme n'aurait pas le droit de manipuler ses mécanismes biologiques. 

JNC. Ce n'est pas une question de droit mais de prudence. On a le droit de se jeter dans le vide, cela peut être parfois très utile, mais au-delà d'une certaine hauteur, il faut être fort pour bien arriver, et à la fin on est sûr de se tuer.
   Celui qui bâtit un mécanisme objectif, une voiture, un téléphone, dans un but objectif, en utilisant et en ne visant que la physique des apparences, s'il croit que le mécanisme suivra exactement son projet,  il se trompe toujours un peu ; sa physique classique est approximative. Mais quel est le risque ? Une panne. Peu importe, on réparera ou on changera la voiture ou le téléphone.
    Mais quand on insère des mécanismes dans des organisations qui manifestent de façon essentielle l'écart entre la physique classique qu'on connaît, et la physique réelle inconnue, on se lance dans l'inconnu. Viser ce genre d'objectif en se fiant aux mécanismes, c'est lancer une flèche vers une cible au milieu de vents inconnus, en se flattant de connaître la balistique dans le vide, mais en ignorant tout de l'influence de ces vents. 
C'est bien le contexte du vivant, quand la biologie mécanique, et la réalité biologique se différencient, en produisant l'automate de nos fonctions d'une part, et d'autre part le silencieux support de notre conscience . Un vent inconnu souffle dans la nature, capable d'en faire surgir la vie. 

Q. Il me semble que cette indétermination n'empêche pas d'inventer des médicaments sophistiqués, quitte à rechercher les effets secondaires imprévisibles, en mettant à contribution souris, porcs, singes, et malades volontaires. 

JNC. Yes, provided that the side effects are objective. But think of the side effects affecting the human subject, interfering with the primary. The term "secondary" is rather a misnomer, when the welfare of this subject is the primary concern of doctors, or when the emergence of a superior human is the ambition of the modern Prometheus. Ces derniers se jettent aveuglément dans le vide, quand les médecins cherchent toujours à bien tomber sur les pieds. Quand je parle de se jeter dans le vide, il s'agit bien de cela, le vide de la pensée, sans que ce soit une offense à leur intelligence particulière, mais le constat de notre condition humaine.

Q. Si vous voulez dire que nous sommes incapables d'imaginer un sujet supérieur à soi-même, je le comprends, car ce serait vouloir monter sur ses propres épaules. Mais pourquoi refuser l'idée d'un homme supérieur surgissant de fonctionnalités transformées, sans en faire le projet, on ne sait comment ? C'est bien ainsi que l'homme a émergé, d'une lente amélioration des fonctionnalités du vivant, dans un environnement mouvant. Il s'agirait d'accélérer le mouvement.

JNC. Je vous demande de revenir à cette considération fondamentale : Dans la  réalité vraie, invention et contemplation se confondent. Quand nous nous retournons sur les sujets vivants que l'évolution a fait émerger, notre admiration invente leurs mécanismes très sophistiqués, qui, sans nous, seraient restés dans la nuit d'un tréfonds inexprimé. Mais quand inversement nous insérons dans des artères ou dans un cerveau les virus et les implants qui favoriseraient soi-disant l'émergence de surhommes, notre travail est privé de la contemplation de ce fameux sujet posthumain que nous sommes incapables d'inventer, essentiellement vous venez de le reconnaître. Nous sautons dans le vide, parce qu'il nous manque un des deux pieds du réel natif : Nous manipulons des objets sans vie, sans rien savoir de la conscience qui pourrait la leur donner. Nous plaçant abusivement en dehors du cercle vertueux liant contemplation et création, nous manipulerons des apparences, d'où sortiront seulement d'autres apparences, à savoir, dans le champ psychologique concerné par les apparences subjectives, des fatigues, des illuminations, des surexcitations ou tout ce que vous voudrez, en somme des performances objectivement mesurables sans doute,  mais certainement pas le silence du corps nécessaire à l'émergence d'un sujet nouveau, qui est à la source des apparences, et jamais leur produit.

Q. En somme vous dites qu'on peut contempler ou inventer seulement ce qui existe déjà de façon cachée, mais cependant j'insiste, ne pourrions-nous pas favoriser une émergence favorable par hasard, à force de manipulations sur le vivant ?

JNC. Le hasard productif ne supporte pas les coups de force locaux. L'évolution, réunissant le progrès des organismes, et le progrès du sujet qu'ils supportent, s'est toujours effectuée pas à pas, en un lent processus impliquant des convergences multiples, les matérialistes nous ont répété cela. Un minuscule progrès; adaptant les mains, concourt à ceux du bassin, de la mâchoire et de bien d'autres. Ce n'est pas étonnant. L'erreur que nous faisons en nous fiant à la physique-chimie classique est globale, holiste. Ou pour parler d'une façon plus proche de la pensée matérialiste habituelle, la physique réelle s'insinue dans la physique classique, elle améliore sa globalité, à sa  manière holiste et informelle. Elle ne peut émerger de façon positive, comme naissance à la fois en soi-même et dans la conscience de celui qui la découvre, que si la totalité du corps-objet en paraît plus ou moins affectée. En effet la séparation en objets séparés, molécules, cellules, est le déchet de notre conscience, quand la non-séparabilité en est à la source. Cette non-séparabilité, constatée par la physique quantique, la physique classique ne peut faire autrement que de l'ignorer, mais seulement dans l'univers légal et mort, où elle réussit. Mais quand un biologiste prométhéen manipule les apparences dans un être vivant, dans lequel la non-séparabilité s'impose, quand il agit localement et sans prudence, dans des artères, ou dans un cerveau, il fait ce que j'appelle un coup de force.
  Il agit comme le ferait un général maladroit. 
Face à sa troupe régie par des règlements formels, des réflexes, validés par l'expérience et qu'il connaît bien, mais aussi soudée par un état d'esprit positif, un moral diffusé partout mais dont il ignore les ressorts, cet officier ordonnerait une action ponctuelle, en escomptant quelque effet automatique, issu seulement des règlements, soit, mais en espérant aussi une magique amélioration de cet état d'esprit, alors que l'ensemble de la troupe, constatant que cet ordre local implique une absence complète de connivence du chef, ne peut que se démoraliser ou même se débander.

mercredi 23 mars 2011

12. Cercles vertueux

Q. Vous dites que la réalité dernière des choses, c'est le réel natif, unissant une essence de la conscience à une essence de la matière ; un homme en train de naître parce que contemplant et à la fois inventant  un objet naissant. Et j'ai bien compris que l'homme en train de naître ce n'est pas le nouveau-né mais l'artiste, que l'objet naissant ce n'est pas un corpuscule surgissant dans une chambre à bulles, mais le paysage que l'artiste perçoit Mais tout de même, l'homme ordinaire est bâti avec du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène. Si vous dites que la seule réalité au fond de ces atomes réside dans leur naissance, et si celle-ci ne s'effectue que sous le regard d'un homme-naissant, cela ressemble fort à un cercle vicieux. Dites-moi comment ma propre matière pourrait naître sous mon propre regard, qui a besoin d'elle ?

JNC. Vous n'aimez pas les cercles vicieux parce que vous les regardez de l'extérieur. Quand un premier fonctionnaire dans un bureau  vous dit qu'il faut un logement pour avoir droit à un travail, un second vous dit qu'il faut un travail pour avoir droit à un logement, c'est infernal si vous êtes à l'extérieur du cercle. Mais si tout le monde est à l'intérieur, si tout le monde a un travail et un logement, cela ne dérange personne. Eh bien nous sommes tous dans un cercle. Le logement c'est la matière, le travail c'est la conscience. Vous voulez prendre un point de vue extérieur ? Ne vous étonnez pas alors de rencontrer quelques ennuis.
  Les matérialistes refusent l'idée d'un Dieu extérieur au monde, prenant la décision de le créer, et le conduisant assez mal. Ils veulent que le monde s'auto-engendre. Bien. Mais ils devraient se méfier, car l'auto-engendrement, cela sent le cercle vicieux. Or ils se jettent tête baissée dans le panneau. Ils réclament pour eux-mêmes ce qu'ils refusent à Dieu, en prétendant regarder le monde de l'extérieur ! C'est effectivement commode pour inventer et fabriquer des objets morts, mais cela ne vaut rien pour parler du fond des choses, du monde vivant où ils sont immergés. Ils tombent sur un sac de noeuds.

Q. Pourrez-vous démêler ce cercle de l'intérieur ?

JNC. Non. Vu de l'intérieur ce cercle n'est pas vicieux, il est vertueux, il se dénoue et devient source de joie. J'ai la nostalgie de ces instants fugitifs où l'on n'éprouve aucun besoin de le démêler : quand on s'immerge dans l'auto-engendrement de ce couple : contemplation-invention. Ce sont les moments où les mots manquent, parce que ce sont les moments où les mots se créent. Si vous me demandez malgré tout d'en parler, j'énoncerai une tautologie : le monde est la réunion des découpures que l'on peut faire dans le monde. A l'occasion d'une découpure, un sujet naissant prend conscience d'un objet naissant.

Q. Avec cette formule, vous excluez les parties du monde dont personne ne prend conscience. Elles n'existent pas ?

JNC. Prenez une pomme, comme si vous n'en aviez jamais vu. Vous pouvez connaître cela seulement en faisant des découpures, en long en large et en travers, en découvrant ainsi la chair et les pépins. Auparavant, ce n'est qu'un tréfonds, quelque chose de possible, dont on ne peut rien dire avant de l'avoir découpé.

Q. Mais c'est aussi une boule rouge. Et après avoir fait quelques découpures, vous savez en quoi elle consiste sans avoir besoin de la découper davantage, sans engager votre conscience.

JNC. Vous dites qu'elle est rouge parce que vous la regardez de l'extérieur. Pour le monde-pomme, cette vue est interdite. Et quand vous dites prévoir l'apparence d'une découpure, c'est parce que vous avez fait des découpures identiques ; vous supposez que cela continuera, qu'il n'y aura pas de petit ver, pas de pourriture cachée. De la même façon le monde suit les lois que nous y avons trouvées. Si nous tournons le dos, il continuera sa route comme si nous le regardions, et nous le retrouverons, mais pas de façon certaine. Car sa seule réalité, c'est la découverte de découpures neuves, faisant de nous un sujet nouveau, et du monde un objet nouveau.

Q. Et les dinosaures ? Sont-ils définitivement dans le tréfonds ? Ou bien  grâce à quelle découpure doivent-ils leur existence ? A qui se sont-ils associés pour participer au réel natif ?

JNC. La vraie réalité se dévalue en apparences objectives, dispersées dans le temps : dinosaures, girafes, bactéries. Ces vues extérieures tournent en de multiples cercles vicieux. Avant d'avoir découvert des empreintes, nous ne pouvions imaginer les dinosaures, mais nous avons besoin de l'idée des dinosaures pour reconnaître leurs empreintes. Ces cercles sont inhérents à la vie, à la nôtre aussi bien qu'aux formes de vie élémentaires dont nous prenons plus ou moins conscience. La plupart des gens ignorent les cercles dans lesquels tournent les bactéries et autres animaux inconnus, et ne s'en portent pas plus mal. Mais les scientifiques extraient ceux-ci du tréfonds  pour des raisons pratiques souvent louables, et ils les prennent en flagrant délit de vice. Ils ouvrent alors des juridictions contradictoires. Un premier employé accroche sur sa porte un écriteau "Darwin", et déclare que pour avoir le droit de manger les feuilles des acacias la girafe doit certifier qu'elle a un long cou. Un second accroche sur sa porte un écriteau "Lamarck" et déclare que pour avoir un long cou elle doit certifier qu'elle mange les feuilles des acacias. Et ils s'envoient des notes de services compliquées et désagréables. La girafe éprouve-t-elle ses propres cercles vertueux de l'intérieur ? Peut-être, de façon très confuse. Mais la bactérie ne vit certainement pas les siens. En tous cas ce qui n'est pas confus, c'est l'admiration de l'homme qui est familier avec les girafes, les papillons et tout le règne vivant, et en jouit de l'intérieur comme un artiste. Ses propres cercles sont une projection des cercles extérieurs en lesquels son admiration l'immerge. C'est par cette admiration que s'invente la seule expression du tréfonds qui le fasse éternellement sortir de la nuit, le réel natif. Le monde a besoin de nous.

vendredi 11 mars 2011

11. La physique réelle et la vie

Q. Vous dites que les machines en général et les ordinateurs en particulier se contentent d'une physique classique utilitaire tandis que la vie et les cerveaux profitent de la physique réelle. Qu'a-t-elle de plus ? La différence tombe du ciel ?

JNC. Je parle de physique réelle pour marquer ce fait que la physique classique est définitivement insuffisante. Elle ne pourra jamais expliquer la conscience, pas plus qu'elle n'a pu expliquer la matière. Mais nos calculs ne peuvent atteindre cette physique réelle, sans que pourtant aucun Dieu ou daïmon ne vienne mettre son grain de sel dans la nature pour faire apparaître des formes vivantes explicitement voulues.

Q. S'il n'y a pas un dessein intelligent définissant chaque espèce, la matière n'est-elle pas cependant soumise à une sorte de pente, comme celle qui fait descendre un fleuve vers la mer, sans qu'on sache par avance par quels chemins il contournera des obstacles aléatoires ? Cette pente ferait s'agglomérer la matière dans des structures de plus en plus riches, comme les ruisseaux se réunissent en fleuves. Et alors, mêmes s'il y a des impasses, des monstres, on aboutit toujours à l'embouchure de la vie consciente.

JNC. Poussez votre image. Vous semblez voir la matière soumise à cette pente comme Newton voyait la matière soumise à un champ de gravitation qui lui était extérieur. Mais Einstein a compris qu'il fallait insérer la masse et le champ dans une seule réalité physique. L'un ne baigne pas dans l'autre, ils sont unis dans une seule théorie physique. De la même façon, j'accepte votre image à condition d'inclure la pente dans le monde  que la physique réelle doit embrasser. Elle n'est pas un bain surnaturel où la matière naturelle serait immergée. Il n'y a pas d'une part une physique-chimie de la matière ordinaire, d'autre part un ajout divin qui produirait l'agglomération des molécules en cellules, la reproduction et la vie.

Q. Mais alors la physique n'attend-elle pas un nouvel Einstein biologiste capable d'inclure cette pente dans une physique incluant la vie ?

JNC. Il ne viendra pas. Car Einstein, comme tous les physiciens, a exprimé ses inventions au sein d'une logique démontrable, et tous les nouveaux Einstein seront soumis à cette contrainte pratique. Or la réalité native, sous-tendant la physique réelle, s'insère dans ce qui est vrai et indémontrable, dans les incomplétudes de Gödel. Pour la décrire logiquement, il faudrait savoir décrire l'échec de la logique. Ce programme porte en soi sa propre contradiction. Voir le monde de profil, c'est-à-dire enfermé dans la logique, ça ne marche pas, parce que justement, si cette vue était vraie, on ne pourrait rien voir. On verrait un monde sans invention, invention dont le sujet a besoin  pour observer un objet, ce qui s'autodétruit.

Q. Mais cette invention au sein de la physique réelle, ne devrait-elle pas sauter aux yeux des savants ? Quand j'étudie la reproduction sexuée, la croissance d'un embryon, j'ai le sentiment d'une quantité extraordinaire d'inventions. Si extraordinaire que des milliers de chercheurs, bien loin d'avoir inventé ce processus, essaient  encore de le comprendre, bien qu'ils l'aient sous le nez. Alors pourquoi les biologistes sont-ils insensibles à cette inventivité ?

JNC. Quand on observe la croissance d'un embryon, on n'observe pas une véritable naissance. Le réel natif ne s'observe pas, il observe. Si vous visitez une usine d'aviation, vous y voyez concourir savamment quantité de processus de fabrication, électroniques, métallurgiques, informatiques, qui pourront un jour être automatisés. Vous voyez seulement des résultats d'inventions, pas les inventions elles-mêmes. Mais comme vous savez bien qu'il y a des bureaux d'études à l'origine de tout cela, vous comprenez que les inventions y sont cachées, qu'elles forment une multitude que votre imagination, votre science, appliquées durant toute votre vie, ne pourraient jamais démasquer complètement.
  Mais en biologie, personne n'a jamais vu le bureau d'études. Aussi, voyant que l'usine est une machine, et postulant que la physique classique représente le tout du réel, le darwiniste fondamentaliste refuse l'intelligence cachée, ou plutôt il fait semblant de ne pas la voir car en fait il nierait sa propre intelligence. Il dit que l'usine s'est faite par hasard, et qu'elle a tué ses concurrents moins performants. Et pourtant chacun sait que tout aléa dans un processus de fabrication, sans jamais produire une nouvelle espèce d'avion, ni même une petite amélioration, provoque le crash. Une poussière dans une puce électronique, cela n'a jamais arrangé les choses, définitivement. Pour ce darwiniste, la chance répétée réglerait tous ces problèmes, à l'encontre du hasard destructeur que nous constatons tous les jours dans nos fabrications, et plus efficace que nos intelligences réunies et acharnées au travail depuis des siècles.
  Le darwiniste plus fin suppose que l'usine bénéficie d'un processus d'organisation au deuxième degré, capable d'amortir les erreurs de fabrication (on trouve cela parfois dans la réalité technique), et les rendant même productives (cette fois personne n'a jamais su faire). Il ne fait que reporter le problème, parce que son ambition finale est encore de nier la super-invention cachée là-derrière. Sous prétexte qu'il ne peut pas l'observer. Mais bien sûr,  les inventions sont vécues seulement à l'intérieur de soi-même.

Q. Mais il n'y a personne dans votre usine biologique, où sont donc les bureaux d'étude qui ont mis au point les inventions et automatisé la fabrication ?

JNC. Le bureau d'études, c'est vous, vous qui vous extasiez en découvrant et en vivant une à une les inventions vitales.

Q. Comment ? Le bureau d'études précède l'usine de fabrication, il ne lui succède pas !

JNCVous raisonnez dans un monde d'apparences où les objets se distribuent dans le temps et dans l'espace, alors que la réalité native est située à la racine des apparences, au moment où le sujet et l'objet, l'inventeur et l'objet de son invention, sont en cours de séparation mais pas encore séparés. Dans la réalité native, l'invention de l'instant présent équivaut à sa contemplation.