vendredi 4 mai 2012

18. Travaux pratiques


Q. Quand j'étudie à tête reposée, je finis par adhérer à vos arguments. Mais je reste bien loin d'une intuition immédiate de votre réel natif ! La vie quotidienne me fait retomber dans cette impression que les choses "sont" par elles-mêmes, que notre destin est la mort, par un effet ravageur du temps plus fort que nos belles paroles. Comment renforcer simplement l'intuition d'une réalité délivrée de ce temps inexorable ?

JNC. À quel moment vous sentez-vous le plus intelligent ? Quand vous vous appropriez notre dialogue, ou bien quand vous retombez dans ces impressions triviales ?

Q. Certainement quand je reviens à ce dialogue. Je sens ma cervelle friser, une jouissance esthétique m'envahir, une confiance dans la pérennité des êtres. Je ressens l'espoir d'une empathie universelle.

JNC. Vous avez exprimé votre satisfaction sans hésiter. Eh bien quand vous marchez dans la rue, au lieu de vous laisser envahir par la lourdeur des choses, laissez remonter le souvenir de votre satisfaction passée, et cultivez cette certitude de ne pas être à présent dans un moment d'intelligence.

Q. Mais la beauté d'une idée suffit-elle à assurer sa vérité ?

JNC. Je ne cherche pas à justifier notre discours par sa supposée beauté, je cherche seulement à vous donner un truc intuitif pour classer facilement votre intelligence des choses.

Q. Vous marquez un point. Cependant votre idée simple ne chasse pas les intuitions triviales, elle ne fait qu'y ajouter le regret. Le piéton que je suis maintenant, regrette l'homme intelligent que je fus, sans que le monde intelligent s'impose au piéton.

JNC. Soit. Je vais tenter de marquer un autre point pour vaincre votre vision ordinaire. La base de cette vision, c'est bien l'idée que les choses "sont", indépendamment de vous?

Q. Oui. Le monde n'a pas besoin de moi pour fonctionner. Et il m'effacera inexorablement.

JNC. Cependant, admettez que le monde dépasse l'idée que vous vous en faites. Vous n'en avez qu'une vue très partielle, vous êtes myope.

Q. Certainement, je ne prétends pas tout voir et tout comprendre.

JNC. Alors poussez à bout cette idée ! Si le monde dépasse votre capacité de perception, tout en ayant une réalité indépendante de vous, piéton qui attendez l'autobus, est-il mieux connu par les inconnus qui sont dans l'autobus, par ces enfants qui font des pâtés de sable, par des inventeurs de la Silicon Valley, des bénédictins du moyen âge, des Jivaros qui chassent en forêt ? Sans parler de la vision des chiens ou des albatros.

Q. Il n'est lié à leur vision pas plus qu'à la mienne, il n'est lié à personne en particulier, il n'est lié à aucun point de vue avons-nous dit.

JNC. Alors songez que la réalité du monde suppose, domine, intègre toutes ses façons d'apparaître à une multitude inconnue. Songez même que cette réalité "en soi" dépasse, à un degré inimaginable, l'idée que peut s'en faire un regard individuel.
  Et cette réalité, est-elle liée à votre instant présent, cet instant où vous vous ennuyez en attendant le bus ?      Ou bien est-elle liée à l'instant où Jules César périt sous les coups de Brutus ?  Ou bien à l'instant où votre gentille bisaïeule fêtait l'année 1900 en dansant ?

Q. Je la vois liée à l'instant présent où nous nous parlons.

JNC. Cet instant serait-il donc supérieur aux autres ? Le propre de l'instant présent, n'est-ce pas que lui seul semble compter ? Alors admettez que tous les instants présents sont strictement équivalents.

Q. Je vous accorde que c'est une idée simple, forte.

JNC. Alors si tous les instants présents sont égaux, de deux choses l'une : ou bien ils ne valent rien, pas plus celui-ci que le temps de Jules César ou de votre aïeule, ou bien tout les instants passés, perçus par l'humanité entière, ont même densité que votre instant présent, voué à les rejoindre dans le passé dans une démocratie absolue. Voilà où mène votre désir d'objectivité.  Choisissez : ou bien cette démocratie est celle des cimetières, le monde est une illusion, nous sommes tous deux en train de rêver (et dans quel monde ?), ou bien sa réalité surplombe la flèche du temps, et efface les apparences temporelles.

Q. Je sais que si je m'écarte de ce trottoir, c'est dans un monde vrai qui n'a rien d'un rêve, et je me fais écraser. Ce faisant je passe hors du monde.

JNC. Qui sait ? La mort des autres est une apparence depuis un point du vue local que nous avons choisi d'abandonner, et si notre propre mort abolit, pour nous, ce genre de myopie, c'est bien un verrou qui saute, verrou d'une porte derrière laquelle nous pouvons attendre  toutes les surprises. Ce grand point d'interrogation peut exciter notre curiosité, bien mieux que la méditation devant des apparences mécaniques, consensuelles et mortelles.

Q. Je crois que vous avez marqué un autre point. Vous m'avez offert des béquilles pour soutenir ma pensée ordinaire, dans la rue où j'erre trop souvent.

lundi 23 janvier 2012

17. Le Dieu de résurrection

Q. Allons au fond des choses. Vous avez dit un jour que le monde se cache derrière un masque, visible par tous ceux qui veulent l'observer. Mais que si personne n'observe, le masque disparaît, et pourtant il est inutile de chercher ce qui se cachait derrière. Vous le dites ailleurs d'une autre façon, en parlant d'un tréfonds insondable. En somme, avec mes mots à moi, le réel natif ressemblerait à une eau pure sortant d'un puits mystérieux, dont vous refusez d'imaginer le fond autrement que par la qualité de l'eau. Je comprends qu'il y a déjà fort à faire pour imaginer cette pureté, quand nous buvons le plus souvent une eau corrompue. Mais pourtant, combien de discours savants ont été faits sur le Dieu caché, sur le tréfonds du puits ! Même si c'est pour dire que vous ne voulez rien dire de Dieu, vous devez vous positionner.

JNCJe me suis déjà positionné en ce sens que je m'intéresse seulement au Dieu des chrétiens, parce qu'il présente cette vertu essentielle d'être un Dieu composite, unissant, mais en les distinguant, le tréfonds, et l'eau pure. La source et son expression.

Q. Cela fait deux. Mais le Dieu des chrétiens unit trois personnes, le Père le Fils et le Saint Esprit.

JNC. Je refuse ces comptes savants. Je ne veux pas considérer le monde et l'humanité de l'extérieur, et depuis ce point de vue olympien, discuter doctement des qualités d'un confrère divin, qui aurait ce même privilège.
  Cependant j'accepte de considérer le Fils, parce qu'il est notre grand frère en humanité. Dans nos émotions, natives, contingentes et partielles, nous nous sentons assoiffés, désireux d'un sujet natif éternel et parfait, source qui unirait aussi bien nos émotions que ceux qui les éprouvent. Il est raisonnable d'imaginer que ce désir secret ne puisse être exaucé que par le suc natif d'un sujet-né mortel, au lieu de l'être par une sorte de synthèse désincarnée de ce qu'il y a de meilleur en nous. Je comprends cet homme comme la clé de voûte, l'homme parfait, celui qui nous unit en son empathie universelle, quand nous sommes réduits chacun à une empathie partielle. Ce frère parfait n'a pas besoin d'être fort en maths et en physique, mais d'avoir la capacité de contemplation, parfaite et simple - d'où ont découlé toutes les inventions savantes, passées et futures - bien avant qu'elles se manifestent en formalismes abstraits ou en mécanismes. Ce frère parfait n'a pas besoin d'être peintre, musicien ou architecte, mais de contenir lui-même, les émotions vraies cachées au fond des œuvres sincères. Surtout cet homme n'a pas besoin d'avoir connu toutes les situations modestes et contingentes, toutes les formes de joie et de souffrances des plus humbles piétons de l'humanité, pour comprendre parfaitement la révélation de réel natif qu'elles supposent, et regretter leur fuite.  Mais je crains maintenant de me répéter, j'ai dit ce que j'avais à dire dans mes aphorismes 17 à 21.

Q. Je les ai lus mais je reste sur ma faim. Refusez-vous tout jugement sur les qualités du Dieu chrétien ? Créateur, infiniment bon, tout-puissant…

JNC. Dieu est une action de création, et pas créateur, parce que ce dernier mot suppose la réalité triviale de ce qui est créé. Et l'admiration que peut provoquer cette action dépasse infiniment celle que peut provoquer en nous la vision de l'univers objectif, car à cette création, correspond une contemplation réciproque offerte à l'humanité entière, définitivement insondable par notre modeste personne. Quant aux qualificatifs de bonté et de puissance, ils ne sont adaptés qu'à des hommes. Les appliquer à Dieu ne peut conduire qu'à des déceptions et des paradoxes. Je puis m'autoriser un qualificatif seulement quand il propose une réponse humaine à une interrogation humaine. Et voici cette question : "Y a-t-il quelque chose après la mort ?" Je reprends mon aphorismes numéro 22 : "Chaque sujet-né, soumis au temps (donc mortel) est la dégradation d'un sujet en train de naître, contenant du temps (éternel). Croire qu'un humain a le sentiment de "retourner" à ces moments de naissance quand il est libéré des apparences (quand il meurt) est une espérance raisonnable."  Si celle-ci se confirme, alors ce retour aux sources, est la bonne nouvelle par excellence, qui dépasse tous les discours formels, puisque ceux-ci restent confinés dans le temps, quand il s'agirait ici d'évoquer un rapport entre le temps et l'atemporalité. Les qualificatifs qu'il faudrait inventer, laissent "bonté", "puissance", à un niveau utilitaire dérisoire, et  l'idée de les attribuer à une personne est tout aussi dérisoire, de la même façon qu'un enfant inondé de soleil reste ignorant du soleil. Le seul énoncé que je peux me permettre alors pour qualifier Dieu, parce qu'en fait il se rapporte à nous, les hommes, c'est de dire que c'est un Dieu de résurrection. On retrouve l'inscription courante de nos églises : "Je suis la résurrection et la vie". Notez d'ailleurs l'ordre de ces deux mots.

Q. Mais enfin, vous-même, croyez-vous à cette résurrection ?

JNC. La croyance s'espère, et se prouve seulement  quand il faut agir au péril de sa vie, ou quand on est au pied du mur, au soir de la vie. Affirmer, ou même nier sa propre foi, est assez prétentieux. Mais on peut la constater de façon certaine chez ceux qui ont sauté leur propre mur. Selon ce critère il est certain que les premiers apôtres ont cru. Ils ont cru que le Christ vivait lui-même cette correspondance prodigieuse, et qu'il nous la promettait.

Q. Ne trouvez-pas difficile de concilier ce genre de merveilleux, les miracles, les apparitions, avec notre univers rationnel ?

JNC. À tant que supposer le prodige de la résurrection, pourquoi brider notre imagination ? J'ai déjà utilisé cette image selon laquelle la science cherche à prendre sur le monde une vue abstraite de profil, tandis que dans la vue courante notre regard s'écarte du profil plat pour participer un peu à la vision de face. Et c'est cet angle d'écart, plus ou moins prononcé au fil des instants, qui nous donne accès à la conscience des choses. Pourquoi ne pas utiliser, pour évoquer l'autre coté du miroir, une image symétrique ? De même que la vue strictement de profil est interdite pour le plus grand des savants, mortel, la vue strictement de face donnant accès au réel natif absolu serait interdite, même pour le plus grand des poètes immortels. Réservée à Dieu, se regardant lui-même dans le tréfonds, elle serait trop lumineuse pour conserver la face objective du réel natif, et pour évoquer quoi que ce soit pour nous. L'excès de lumière tue l'ombre et détruit toute forme. Tandis que les points de vue, écartés de cet axe trop parfait, impliqueraient nos images éternelles, dans une objectivité fugitive  du monde, plus ou moins prononcée selon l'angle d'écart avec la vue de face. Il y aurait symétrie entre le Marcel Proust de 1900 obligé de faire effort, pour relâcher ses perceptions matérielles et pénétrer ainsi dans la conscience native associée à l'odeur d'une madeleine humectée de thé, et Marcel Proust immortel qui aurait besoin au contraire de faire un effort de "condensation" ou de "réalisme" pour retrouver l'image objective d'une madeleine, située au fond de la réalité native atemporelle à laquelle elle lui fit accéder, pour toujours, un soir d'hiver…

Q. Je me permets de vous interrompre : En somme, la vue exactement de trois-quarts, à quarante cinq degrés, est dans le plan du miroir séparant les deux domaines, symétriquement, le domaine des hommes mortels et celui des hommes ressuscités.

JNC. Vous poussez l'image à un degré de réalisme qui me devient pesant. Promettez-moi de l'oublier un peu dès que j'aurai fini d'en user. Aussi je termine : à tant qu'admettre le prodige de la résurrection, pourquoi ne pas imaginer une interférence possible entre ces deux genres d'écarts, le premier se détachant de la direction de profil, le second se détachant de la direction de face ? Et des phénomènes exceptionnels, dits "surnaturels", seraient la manifestation de cet empiètement, une humble bergère pouvant alors avoir une sorte  de rencontre avec une humble palestinienne d'il y a deux mille ans.

Q. Soit, je retiens l'idée en oubliant cette bissectrice. Espérons que nous aurons le loisir de mieux préciser en quoi consiste cette vue de trois quarts, quand tous les deux, nous aurons permuté notre direction d'attraction principale.

dimanche 15 janvier 2012

16. Le point Oméga

Q. Les chrétiens qui acceptent, et même se réjouissent de l'évolution des espèces, sont souvent séduits par la pensée de Teilhard de Chardin. Selon lui, si je me souviens bien, le monde se dirigerait vers un futur accompli, le point Omega, suite à une évolution, qui a d'abord agrégé la matière, vivante et même inerte, jusqu'à aboutir à l'homme, mais qui se poursuivrait au-delà, grâce au réseau de relations intelligentes tissé grâce au progrès de notre savoir et de nos moyens de communication. Il n'a pas connu Internet, mais je pense que le web lui aurait paru un signe divin, une sorte de transfert progressif du point d'application du dessein de Dieu depuis le plan des individus à l'humanité entière. Puisque vous adhérez à l'idée d'évolution, comment considérez-vous cette pensée?

JNC. La pensée de Teilhard est d'un optimisme réconfortant, pour tous ceux qui préfèrent espérer dans le futur plutôt qu'inventer le moment présent. Mais en fait, à qui parle-t-il ? Il parle à l'intellectuel d'aujourd'hui qui échafaude des plans sur la comète, ou bien à la petite Bretonne qui nous attend dans une peinture signée Borgeaud ? L'humanité est avant tout constituée de petites paysannes de toutes époques et de tous lieux, plus que d'intellectuels échafaudant des plans. Alors comment pourrait-elle participer de cet avenir radieux où chacun serait câblé, relié, interconnecté à des gens très intelligents ? Par un miracle relatif à l'au-delà des chrétiens, qui transformerait chez elle la modestie en complexité ? N'affolez pas cette pauvre fille, elle n'y comprendrait rien. Laissez-lui retrouver dans l'au-delà le suc de ses joies, sa maison, ses parents, son chat silencieux, la blonde lumière qui baigne l'espace. Son petit bagage l'attend pour voyager vers l'espérance. S'il y a une transfiguration possible, c'est celle de son présent d'antan, qui l'unira à celui de tous ceux qu'elle a connus ou qu'elle aurait aimé connaître, qui m'unira aussi à elle je l'espère, si je suis capable d'être assez  modeste. Voilà le seul réseau consolateur qu'on puisse imaginer pour elle et pour tous. Le reste est divagation intellectuelle, étrangère à tout enracinement vécu.

Q. Je sens ce que vous dites, mais cette modeste transfiguration est-elle incompatible avec un achèvement de l'humanité dans le futur ? En ce sens que l'évolution aboutirait à une sorte d'apogée. À force de monter, on arrive forcément à un sommet, où tout se rassemble.

JNC. L'évolution monte ? On aurait pu poser la question aux brûlés de Dresde, aux squelettes ambulants de Dachau, aux irradiés d'Hiroshima, on peut se la poser aujourd'hui en voyant les supporters qui se tabassent en gueulant dans les stades ; devant les flots de voitures embouteillés, devant la foule aux oreilles câblées que dégorgent les bouches de métro. Vous confondez la nouveauté et le progrès, vous confondez la nouveauté, et la véritable invention, produit de l'émotion native. Aujourd'hui, quelques discussions tendues entre représentants d'intérêts contradictoires, suivies de quelques journées d'ingénieurs s'appliquant sans joie devant des ordinateurs, peuvent déclencher la coulée d'un million de tonnes de béton et de macadam d'où découleront une nouveauté considérable, en l'absence quasi-totale d'émotion inventive. Et le pauvre piéton qui rame ensuite dans ce nouvel univers, comme il n'a aucun empathie avec des bâtisseurs qui de toute façon n'auraient aucune émotion créatrice à lui confier, il perçoit cette nouveauté comme un désert bien pire que les déserts de sable. Au lieu d'y voir un lieu où faire germer la vie, il n'y voit que le déchet de pensées mécaniques. Non, la quantité de réalité native, si tant est qu'on puisse quantifier ce qui est du domaine de l'être, n'a qu'une relation très lâche avec la quantité de nouveauté. Et cette dissociation vaut aussi pour les nouveautés qui prétendent améliorer notre corps ou notre esprit, elle vaut aussi pour l'art. Aujourd'hui l'homme sait rendre la nouveauté de plus en plus envahissante, tandis que son esprit, pris dans un réseau environnemental et technologique, a de moins en moins la liberté d'exprimer une invention intime.

Q. Vous faites un tableau pessimiste de l'évolution à venir, c'est votre sentiment, mais vous ne pouvez nier que dans le passé l'évolution fut montante. Homo sapiens est plus évolué, c'est le cas de le dire, que homo erectus, notre civilisation est plus évoluée que la civilisation néolithique.

JNC. Dans la succession des nouveautés solidifiées, il faut bien que la complexité aille du passé vers le futur, sans quoi la complexité tomberait tout habillée du ciel avant de se simplifier, ce qui serait pour le moins étrange ! Cet accroissement de complexité ne suppose certainement pas, que la vie monte du même pas. Dans le passé, des espèces inconnues se sont entre-tuées, des tribus se sont égorgées. Croyez-vous, parce que l'homme intervient maintenant dans l'évolution, que ça se passera mieux ? Vous rêvez.

Q. Cependant n'êtes-vous pas sensible à une notion d'achèvement, comme celle qu'attendait Teilhard de Chardin ? N'est-il pas nécessaire que la révélation, dont vous parlez, aboutisse à une fin où le Tout est révélé, accompli ?

JNC. Dans la vue abstraite de profil que les savants cherchent à prendre sur le monde, spectacle impossible car des acteurs mécaniques joueraient sur un théâtre sans aucun éclairage, les nouveautés s’enchaînent sur l'axe d'un temps stérile, au long duquel le hasard et la nécessité susciteraient la naissance et la disparition des espèces vivantes, la croissance et l'élimination de civilisations plongées dans une nuit matérialiste.
  Dans la vision de trois-quarts, qui est celle de tous, nous prenons part parfois à la contemplation et à l'invention du monde, et alors notre regard s'écarte du profil plat pour participer un peu à la vision de face. Et c'est cet angle d'écart, plus ou moins prononcé au fil des instants, qui nous donne accès à la conscience des choses.
  Seule la vision de face nous donnerait accès au réel natif atemporel. C'est sous cet angle de vision, qui est interdit à nous autres mortels, autrement qu'en des éclairs fugaces et joyeux, que peut se voir l'achèvement que vous cherchez. Cet achèvement n'est pas visible selon l'axe du temps. Si l'on veut faire le pari d'une joyeuse espérance, elle ne doit pas s'envisager dans le temps, mais elle doit porter sur le rapport entre la vision de face, et notre vision de trois-quarts. Est-ce le même moi, celui qui travaille péniblement dans la vision oblique, et celui qui participera à la vision de face ?  Autrement dit, la petite Bretonne est-elle pour toujours consolée de son attente ?

Q. En somme vous ne faites pas le pari d'un point Oméga dans le futur de l'humanité ?

JNC. Je fais le pari d'un dialogue complet allant de l'alpha vers l'oméga et de l'oméga vers l'alpha, accessible dans la vue de face et sans rapport avec l'axe des temps. Au contraire même, plus le temps passe, plus c'est le passé qui est concerné par l'achèvement, la transfiguration que nous pouvons espérer, alors que l'avenir de l'humanité s'amincit. Car il s'amincit, comme il s'amincit pour un vieillard, par la force des choses. Ce qui est fait n'est plus à faire, ce qui reste à faire tend inexorablement vers zéro. 

Q. Vous ne pouvez pas dire cela à la jeunesse. On ne peut pas vivre sans espoir.

JNC. Faites lire Teilhard, si vous y tenez, à ceux qui veulent à tout prix vivre d'espoir et inventer le futur. Mais ils comprendront un jour, qu'il est encore plus difficile de vivre sans l'espérance, et qu'on ne commande pas directement le futur. La seule véritable invention procède de la contemplation de l'instant présent, perçu à la fois dans les deux sens du mot "présent", comme un don immortel.


mercredi 26 octobre 2011

15. Agir sur le vivant ?

Q. L'évolution du monde semble dirigée vers l'émergence de toujours plus de conscience, jusqu'à aboutir à l'homme. L'idée que la science pourrait favoriser l'avènement d'un homme supérieur, bénéficiant dans son corps d'apports technologiques effaçant certaines de ses limites, est-ce une idée qui vous touche, comme elle touche certains adeptes des NBIC, mêlant nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives ?

JNC. Plutôt que de nous précipiter sur des considérations techniques pointues, je voudrais vous faire considérer généralement notre rapport aux mécanismes.
  Les médecins, les biologistes, tentent de considérer le corps humain comme un mécanisme. Cela ne marche pas trop mal quand on peut séparer le corps et l'esprit, quand on s'intéresse à l'arthrose de la hanche ou aux défauts du cristallin. Cela marche beaucoup moins bien quand les deux sont mêlés, par exemple si l'on se penche sur les causes de l'insomnie. Quoi qu'il en soit, ce qui importe à chacun, c'est d'ignorer ses propres mécanismes intérieurs ; la santé c'est le silence du corps. Alors si pour assurer ce silence, il faut recevoir une prothèse de hanche, ou tout simplement porter des lunettes, très bien. Encore que refuser une prothèse puisse nous rendre solidaires de tous ceux qui n'ont pas eu la possibilité d'en recevoir, et nous introduire ainsi à une réalité empathique riche et imprévisible. Au-delà de ce type de réparation, certains cherchent une véritable amélioration de l'organisme, par quelque implant dans le cerveau, par quelque virus programmé pour pénétrer le noyau de nos cellules. 
S'ils pensent de cette façon accélérer le processus d'évolution qui a conduit à l'homo sapiens, et préparer l'émergence d'un posthumain supérieur, ils sont très prétentieux. Car ils manipulent des apparences, en ignorant définitivement ce qui se passe derrière le voile des apparences.

Q. Dans les milieux religieux, on dirait sans doute que ces chercheurs touchent à la nature humaine, qui est d'essence divine, et qu'ils n'en ont pas le droit. Est-ce votre argument ?

JNC. N'entrons pas dans des considérations surnaturelles, tout est naturel dans le monde, à condition de considérer sa vraie réalité, qui échappe aux mécanismes que nous voyons sommairement dans les choses. Toute représentation objective et légale du monde oublie le fait que nous y sommes impliqués comme sujets, différence très subtile mais essentielle, que nous délaissons délibérément quand nous représentons des molécules par des noyaux, entourés de nuages d'électrons. L'erreur est infime mais évidente, la physique quantique nous le dit. Dans ce monde d'apparences seul accessible aux biologistes, les interactions entre molécules les ont conduites à une agrégation et à une évolution pendant des milliards d'années. Des ajustements d'une complexité insondable se sont produits, sont entrés en compétition. L'infime différence entre la physique réelle, et cette physique des apparences, a accumulé ses effets au cours de cette évolution jusqu'à se manifester tout aussi évidemment, mais cette fois pour tout le monde, par l'écart qui sépare l'être humain et la somme de ses mécanismes biologiques. La nature a ainsi produit un être assez évolué pour se retourner et prendre conscience du processus évolutif qui lui a donné sa vie. Cette physique réelle, naturelle et engendrant l'évolution, nous ne pouvons pas raisonner sur elle, nous ne pouvons que l'admirer, et ce faisant lui donner sa réalité native atemporelle, invisible pour celui qui voit dans l'évolution seulement une somme de mécanismes et de hasards.
 
Q. 
Tout cela ne dit pas pourquoi l'homme n'aurait pas le droit de manipuler ses mécanismes biologiques. 

JNC. Ce n'est pas une question de droit mais de prudence. On a le droit de se jeter dans le vide, cela peut être parfois très utile, mais au-delà d'une certaine hauteur, il faut être fort pour bien arriver, et à la fin on est sûr de se tuer.
   Celui qui bâtit un mécanisme objectif, une voiture, un téléphone, dans un but objectif, en utilisant et en ne visant que la physique des apparences, s'il croit que le mécanisme suivra exactement son projet,  il se trompe toujours un peu ; sa physique classique est approximative. Mais quel est le risque ? Une panne. Peu importe, on réparera ou on changera la voiture ou le téléphone.
    Mais quand on insère des mécanismes dans des organisations qui manifestent de façon essentielle l'écart entre la physique classique qu'on connaît, et la physique réelle inconnue, on se lance dans l'inconnu. Viser ce genre d'objectif en se fiant aux mécanismes, c'est lancer une flèche vers une cible au milieu de vents inconnus, en se flattant de connaître la balistique dans le vide, mais en ignorant tout de l'influence de ces vents. 
C'est bien le contexte du vivant, quand la biologie mécanique, et la réalité biologique se différencient, en produisant l'automate de nos fonctions d'une part, et d'autre part le silencieux support de notre conscience . Un vent inconnu souffle dans la nature, capable d'en faire surgir la vie. 

Q. Il me semble que cette indétermination n'empêche pas d'inventer des médicaments sophistiqués, quitte à rechercher les effets secondaires imprévisibles, en mettant à contribution souris, porcs, singes, et malades volontaires. 

JNC. Yes, provided that the side effects are objective. But think of the side effects affecting the human subject, interfering with the primary. The term "secondary" is rather a misnomer, when the welfare of this subject is the primary concern of doctors, or when the emergence of a superior human is the ambition of the modern Prometheus. Ces derniers se jettent aveuglément dans le vide, quand les médecins cherchent toujours à bien tomber sur les pieds. Quand je parle de se jeter dans le vide, il s'agit bien de cela, le vide de la pensée, sans que ce soit une offense à leur intelligence particulière, mais le constat de notre condition humaine.

Q. Si vous voulez dire que nous sommes incapables d'imaginer un sujet supérieur à soi-même, je le comprends, car ce serait vouloir monter sur ses propres épaules. Mais pourquoi refuser l'idée d'un homme supérieur surgissant de fonctionnalités transformées, sans en faire le projet, on ne sait comment ? C'est bien ainsi que l'homme a émergé, d'une lente amélioration des fonctionnalités du vivant, dans un environnement mouvant. Il s'agirait d'accélérer le mouvement.

JNC. Je vous demande de revenir à cette considération fondamentale : Dans la  réalité vraie, invention et contemplation se confondent. Quand nous nous retournons sur les sujets vivants que l'évolution a fait émerger, notre admiration invente leurs mécanismes très sophistiqués, qui, sans nous, seraient restés dans la nuit d'un tréfonds inexprimé. Mais quand inversement nous insérons dans des artères ou dans un cerveau les virus et les implants qui favoriseraient soi-disant l'émergence de surhommes, notre travail est privé de la contemplation de ce fameux sujet posthumain que nous sommes incapables d'inventer, essentiellement vous venez de le reconnaître. Nous sautons dans le vide, parce qu'il nous manque un des deux pieds du réel natif : Nous manipulons des objets sans vie, sans rien savoir de la conscience qui pourrait la leur donner. Nous plaçant abusivement en dehors du cercle vertueux liant contemplation et création, nous manipulerons des apparences, d'où sortiront seulement d'autres apparences, à savoir, dans le champ psychologique concerné par les apparences subjectives, des fatigues, des illuminations, des surexcitations ou tout ce que vous voudrez, en somme des performances objectivement mesurables sans doute,  mais certainement pas le silence du corps nécessaire à l'émergence d'un sujet nouveau, qui est à la source des apparences, et jamais leur produit.

Q. En somme vous dites qu'on peut contempler ou inventer seulement ce qui existe déjà de façon cachée, mais cependant j'insiste, ne pourrions-nous pas favoriser une émergence favorable par hasard, à force de manipulations sur le vivant ?

JNC. Le hasard productif ne supporte pas les coups de force locaux. L'évolution, réunissant le progrès des organismes, et le progrès du sujet qu'ils supportent, s'est toujours effectuée pas à pas, en un lent processus impliquant des convergences multiples, les matérialistes nous ont répété cela. Un minuscule progrès; adaptant les mains, concourt à ceux du bassin, de la mâchoire et de bien d'autres. Ce n'est pas étonnant. L'erreur que nous faisons en nous fiant à la physique-chimie classique est globale, holiste. Ou pour parler d'une façon plus proche de la pensée matérialiste habituelle, la physique réelle s'insinue dans la physique classique, elle améliore sa globalité, à sa  manière holiste et informelle. Elle ne peut émerger de façon positive, comme naissance à la fois en soi-même et dans la conscience de celui qui la découvre, que si la totalité du corps-objet en paraît plus ou moins affectée. En effet la séparation en objets séparés, molécules, cellules, est le déchet de notre conscience, quand la non-séparabilité en est à la source. Cette non-séparabilité, constatée par la physique quantique, la physique classique ne peut faire autrement que de l'ignorer, mais seulement dans l'univers légal et mort, où elle réussit. Mais quand un biologiste prométhéen manipule les apparences dans un être vivant, dans lequel la non-séparabilité s'impose, quand il agit localement et sans prudence, dans des artères, ou dans un cerveau, il fait ce que j'appelle un coup de force.
  Il agit comme le ferait un général maladroit. 
Face à sa troupe régie par des règlements formels, des réflexes, validés par l'expérience et qu'il connaît bien, mais aussi soudée par un état d'esprit positif, un moral diffusé partout mais dont il ignore les ressorts, cet officier ordonnerait une action ponctuelle, en escomptant quelque effet automatique, issu seulement des règlements, soit, mais en espérant aussi une magique amélioration de cet état d'esprit, alors que l'ensemble de la troupe, constatant que cet ordre local implique une absence complète de connivence du chef, ne peut que se démoraliser ou même se débander.

jeudi 6 octobre 2011

14. L'action, invention de l'instant présent

Q. Vous mettez la réalité du monde dans la relation sujet-objet naissants, autrement dit vous semblez privilégier un rapport de l'homme au monde essentiellement contemplatif, qu'il s'agisse de l'artiste qui en ressent l'âme si je puis dire, ou de l'homme de science qui en comprend les rouages. Mais l'homme est aussi acteur dans son milieu familial et social, un ingénieur, un politique, il change la réalité du monde. Celle-ci est donc liée à nos actions et pas seulement à notre conscience. Et ceci pose des problèmes éthiques considérables que vous n'avez pas abordés.

JNC. Je veux bien descendre sur terre pour en parler un peu, mais je dis bien qu'il s'agit de descendre.

Q. Mépriseriez-vous l'action ?

JNC. Non, notre conscience a besoin d'action pour se développer. C'est en manipulant des cubes que l'enfant crée sa conscience de l'espace, et ce rapport créatif au monde se poursuit toute la vie même s'il s'essouffle progressivement. Non, si je ne parle de l'action qu'à reculons, c'est parce qu'elle nous oblige à jouer dans un théâtre d'ombres. On s'y appuie sur de fausses apparences, comme en physique classique, mais cette fois ce n'est pas pour en prévoir des conséquences mécaniques, mais pour orienter son évolution, dans un espace de liberté qui échappe aux mécanismes. Ce faisant on joue une pièce dont le scénario est bancal, conduit par des valeurs qui émergent on ne sait comment ni pourquoi au-dessus d'un océan de matérialisme. Deux opinions extrêmes voudraient répondre à cette énigme : les religieux disent que Dieu a  un but mystérieux dans le développement du monde, et suggère de nous y impliquer amoureusement pour le découvrir et y participer, tandis que les matérialistes purs et durs affirment que la liberté est une illusion et qu'en fait nous sommes déterminés. Cette dernière opinion est portée par des intellectuels qui dans la vie pratique ne dérangent personne. Quant à la première, elle a régné pendant des siècles mais s'essouffle en se partageant en deux : pour les uns le but divin est dans l'histoire, pour les autres il est dans l'au-delà. Entre ces extrêmes, religieux et déterministes, au mieux les gens se réfèrent à quelques valeurs, liberté, égalité, fraternité, sans s'inquiéter de savoir d'où elles sortent ni comment gérer les contradictions dramatiques auxquelles elles nous conduisent, ou parfois montent des échafaudages intellectuels pour les justifier, qui dépassent les gens ordinaires, et utilisent parfois la force pour les imposer.

Q. Vous dites que nous sommes naturellement poussés à agir,  mais que nous ne savons pas justifier nos actions ? Il faut sortir de ce dilemme.

JNCLa première critique que je porte à  nos actions habituelles, c'est qu'elles sont trop souvent orientées par le futur, alors que la valeur profonde de l'action est dans l'instant présent.

Q.  Quand j'agis, il me semble que c'est pour accoucher d'un futur, non ?

JNC. La notion de futur n'est pas pertinente dans la réalité native, qui contient le temps sans y être contenue. Dans le monde des apparences nous sommes soumis à un environnement indifférent ou hostile ; alors nous avons le projet de le maîtriser, dans un futur qui est lui aussi bâti sur des apparences. Ce faisant nous sommes incapables de viser l'essentiel, la seule réalité qui puisse nous rendre heureux, le moment de transition de l'ancien état au nouveau, perçu dans une conscience qui contemple le monde en dépassant son aspect objectif, une conscience qui invente ce qui est bien.

Q. Vous donnez la priorité à la motivation ?  Mais l'intention peut être bonne et pourtant le nouvel état des choses s'avérer pire qu'avant. L'enfer est pavé de bonnes intentions. Dire que l'intention est première, parce que c'est là que vous mettez une réalité, n'est-ce pas très dangereux ?

JNC. Personne ne domine le lointain effet des actions. Les meilleures inventions (ou intentions) sont souvent trahies. Ce défaut grandit sans cesse, quand le service qu'elles rendent, évident dans leur commencement, se transforme en servitude lorsqu'elles sont largement diffusées dans une humanité grouillante. Défaut qui nous oblige à la fuite en avant que nous subissons aujourd'hui, de façon incontrôlée. Mais bien qu'il soit difficile d'analyser de l'extérieur les sentiments de celui qui agit bien, comment ne pas lier la qualité de l'intention, autrement dit sa part de réalité native, à la juste proportion entre la portée espérée pour l'action et celle des apparences dont la contemplation a produit l'invention ? Il est permis à celui qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez d'agir bien, si son ambition se limite aux murs de sa chambre. Inversement le grand stratège inclut de vastes territoires, dans sa contemplation et dans son action. Alors si l'intention est la plus importante, elle est d'autant plus pure qu'elle a l'intelligence de proportionner ses ambitions à ses moyens. Ceci dit, dans le monde apparent, l'ivraie pousse au milieu des blés, de façon incontrôlable, et ne pas imaginer que les bénéfices de l'action puissent se retourner en inconvénients, c'est faire preuve de naïveté. Ne pas agir par précaution est une autre décision d'action, d'une naïveté réciproque. Tout doit être sans cesse remis en chantier, et c'est ainsi que les réalités natives relatives à nos actions mutuelles continuent de s'enrichir. 

Q. Vous semblez parler de l'action comme aboutissement d'une contemplation du monde, avec un résultat objectif très aléatoire. Mais au-delà des transformations matérielles nos actions font aussi progresser les esprits. C'est là qu'il faut agir, au cœur de l'homme, et c'est là qu'on peut espérer un progrès inexorable, en dépit des hauts et des bas de l'histoire.

JNC. Diffuser le bonheur au moyen et par-delà le progrès matériel ? C'est vouloir construire la vraie réalité, quand nous sommes par essence incapables d'en faire le projet. Que pouvons-nous faire, excepté construire un contexte favorable, quand toutes nos constructions s'appuient par définition sur des résidus de création ? Mettons en action notre propre conscience du bien et du beau, en espérant qu'elle fera tache d'huile. Nous sommes au mieux capables de prévoir une progression machinale des apparences, mais définitivement incapables de prévoir la réalité vraie qui en surgira.
  Imaginez l'architecte qui projette un monument, je ne veux pas dire un monument fonctionnel, résultant de calculs, mais un monument chargé de transmettre ou de provoquer un sentiment de beauté. L'architecte dessine des plans, des sculptures, qui agitent en lui quelques sentiments élémentaires. Mais quel fossé entre cette ébauche et les sentiments  provoqués par le véritable monument ! Quand celui-ci est fini, il se trouve que le soleil, dorant un certain mur à une certaine saison et à une certaine heure, produit des ombres et des reflets suscitant en lui une sorte de joie et de connivence inconnues, tombant du ciel. La sculpture qu'il a mise en haut d'un fronton, abstraitement conçue, voilà qu'il monte sur une tour voisine et que de là il l'aperçoit, régnant silencieusement sur le parvis fourmillant en vain, au fond d'un précipice vertigineux, et un sentiment de plénitude inconnu le saisit à la gorge. Et il changera le cours de ses actions, suite à cette émotion, de façon totalement imprévisible.

Q. En somme nous serions incapables de prévoir l'effet psychologique de nos actions ? Mais je reprends votre exemple architectural. Il existe aujourd'hui des outils informatiques qui permettent de simuler l'aspect du mur éclairé et la vision perspective de la sculpture depuis un point de vue quelconque. On arrive à prévoir et à choisir un effet psychologique.

JNC. Vous avez seulement déplacé notre incapacité. C'est maintenant sur l'écran que s'effectue la surprise. Et si votre outil de conception atteint la perfection, si vous avez vraiment l'illusion de voir le bâtiment construit comme si vous y étiez, on est exactement ramené au point de départ. Mais en parlant d'effet psychologique, vous avez dévalué mon idée, qui était d'évoquer l'émotion naissante. De même que les objets après leur naissance, se solidifient en objets ordinaires et pesants, de la même façon les émotions après leur naissance se dégradent en états psychologiques ordinaires, au sujet desquels des psychologues peuvent exercer leur art sans être jamais capables d'atteindre le fond de la réalité, là où les états de conscience sont en train de naître. Alors oui, à ce niveau dévalué, des politiciens peuvent tenter de manipuler des foules, ou plus ponctuellement des ingénieurs et des psychologues peuvent collaborer dans des projets, ils peuvent concevoir des voitures  aptes à séduire des clients, mais que nous sommes loin de progresser alors dans l'invention du réel natif ! Si un conducteur peut se distraire un instant pour ressentir une sorte de sentiment esthétique, en voyant les lumières du tableau de bord et les bandes blanches défilant la nuit en dessous de sa voiture, ce sentiment est original, il est étranger au projet du bureau d'étude. Et heureusement c'est le genre de sentiment résiduel et minimum qui rend la vie encore possible, émergeant d'un océan d'objets toujours plus envahissant.

Q. Voulez-vous dire finalement que nous sommes capables de bâtir le futur seulement dans la mesure de sa médiocrité matérielle ou psychologique, mais incapables de le prévoir dans sa véritable nouveauté ? C'est assez pessimiste.

JNC. Ou optimiste si vous pensez à cette richesse inimaginable et inattendue. Par essence le réel natif nous tombe du ciel en un moment qui dépasse la notion d'objets dans le temps. Nous ne pouvons le prévoir, le calculer, l'insérer dans nos plans sur le futur. Il est transcendant. Nous pouvons le considérer et y goûter dans les actions du passé, par une connivence artistique avec les produits de ces actions, par une connivence empathique avec leurs inventeurs, et en déduire des circonstances matérielles, des attitudes qui le favorisent. Forts de cette expérience, le seul but de notre action devrait être de favoriser ces circonstances, pour libérer en chacun de nous et à tout moment une invention de l'instant présent. Et certainement, l'irruption en nous-mêmes de ce réel transcendant  favoriserait aussi le futur, comme cerise sur le gâteau ("cela vous sera donné en surcroît" dit l'Evangile). A contrario la manipulation des objets ou celle des états psychologiques, de plus en plus lourde et savante, pour tenter de nous rendre heureux dans le futur, interdit le succès à ceux qui continuent à augmenter notre dépendance technique, aveuglément, aussi bien qu'à ceux qui voudraient diminuer celle-ci, volontairement. Ils restent sur le même terrain de jeu annexe, où il n'y aura que des perdants.

mardi 17 mai 2011

13. Le monde objet et sujet

Q. Vous mettez la réalité dans le lien entre un sujet conscient et un monde qui serait suspendu à cette conscience. Les deux se font face et s'équilibrent. Mais si le sujet c'est vous, vous n'êtes qu'un poids très léger sur le plateau de la balance, trop léger  pour équilibrer le monde-objet placé sur l'autre plateau, chargé du poids du ciel étoilé et des continents sous nos pieds. Votre ambition n'est-elle pas démesurée ?

JNC. Le réel natif est un tout indissociable en parties, il est porteur de l'univers entier, mais nous ne pouvons le voir que partiellement, et selon un point de vue. Toutes nos découvertes se font dans un certain contexte. Le réel natif auquel nous participons est une émergence à partir d'une situation objective triviale, encombrée d'objets apparents. Nous montons seulement une marche après l'autre, le passage d'un degré à l'autre  étant un moment de réel natif. Tandis que la station sur chaque marche est  un moment de routine, pour ne pas dire d'inconscience machinale. Disons donc que nous vivons des moments de réel natifs à la fois relatifs à notre situation, et fugaces. Si je puis avoir une ambition raisonnable, ce n'est pas d'accéder à un réel natif absolu, mais d'accéder à une sorte de réel natif consolidé et individuel,  fusionnant tous mes réels natifs relatifs. Car si les objets qui nous entourent sont pour chacun  le résidu d'émotions antérieures en principe accessibles dans des souvenirs, on peut concevoir que par un effort de concentration extraordinaire, nous puissions intégrer dans notre émotion, les sous-émotions qui ont fait naître les objets qui forment le contexte de notre progression actuelle, mais aussi, au niveau inférieur,  les sous-émotions qui ont fait naître les sous-objets dans un sous-contexte, et ce répété à l'infini.. Nous entrons dans une récursion infinie, qui constitue finalement une pyramide dont la pointe est l'état le plus haut que chacun a pu atteindre, dont la base est faite des moments d'enfance où nous avons pris conscience des choses les plus élémentaires. Nous aurions ainsi une vision du monde globalement native, conforme aux suggestions de la mécanique quantique au niveau macroscopique, niveau qu'elle échoue à maîtriser dans la pratique. Mais de même que l'expérience de pensée du chat de Schrödinger rate parce que la physique est incapable se placer dans des conditions expérimentales où tous les objets participants à l'expérience perdraient leur statut d'objet, de la même façon l'effort de concentration qui nous permettrait d'effacer tous les objets dans une émotion native nous est inaccessible.

Q. Ne faites-vous pas pourtant un peu référence à des états de conscience euphoriques comme ceux qu'atteignent certains mystiques, certains sages orientaux ?

JNC. Votre référence ne me plaît pas beaucoup parce qu'ils semblent s'évader du monde. Je ferai plus volontiers référence à l'effort de Proust pour pénétrer ce qui se cache derrière l'apparence des trois arbres au bord de la route d'Hudimesnil, effort qui est le contraire d'un renoncement. "Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir". Le contexte de la promenade de Proust encombre son esprit et l'empêche d'atteindre cet état de concentration, au point qu'il désespère : "Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire: ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant."  Il ne saura jamais ce qu'il perd, sauf s'il s'avère que notre mode habituel de concentration, effort pour pénétrer les apparences, est à contre-courant de cette remontée des souvenirs, remontée qui serait le fruit d'un total abandon, mais un abandon cueillant et résumant le suc de la vie, pas une évasion. Et ne serait-ce pas l'abandon de la vie mortelle ? C'est ce que semblent indiquer certains témoignages, dans des situations extrêmes.

Q. Je comprends la synthèse que vous espérez, mais vous l'espérez pour une personne donnée. Vous n'allez pas rester seul sur le plateau de la balance, pour équilibrer le poids du monde ! J'existe aussi, ne puis-je vous aider ? De quel coté me mettez-vous ? Du coté des objets pour vous ? Ou bien m'acceptez-vous comme sujet à vos cotés ? Si oui, quelle est l'arithmétique capable d'additionner nos poids dans le monde des consciences ?  

JNC. Parfois nous percevons objectivement, quand nous voyons des objets, une chaise, un algorithme, et parfois subjectivement, quand nous voyons la vie hors de nous. Si la perception d'un objet mort, suppose une évolution chez celui qui en prend conscience (la sortie d'une logique), la perception chez un sujet d'une capacité d'évolution dans un objet vivant suppose une évolution "au carré" chez ce sujet.

Q. Précisez ce terme trop mathématique.

JNC. L'évolution "au carré" se rapporte aux émotions ressenties quand nous prenons conscience des sentiments d'autrui, ou quand nous prenons conscience d'une évolution au sens darwinien dans le monde vivant, végétal ou animal. Ce faisant nous éprouvons une empathie, quand l'évolution perçue à l'extérieur se transfère en nous-mêmes. Dans la relation empathique entre deux personnes, le premier sujet voit l'évolution du second, tandis que le second éprouve la même sensation que le premier. C'est le succès de cet aller-retour (le premier sujet évoluant effectivement comme le perçoit le second et réciproquement) qui provoque la complicité, la joie empathique. Ce succès n'est qu'une situation limite, fugace, comme toutes les émotions à leur naissance, joyeuse et décevante à la fois comme une sorte de tristesse divine, comme celle de Proust devant les trois arbres qui dansent et disparaissent à ses yeux.
 
Q. Mais deux sujets conscients ne se regardent pas seulement eux-mêmes, ils regardent aussi le monde extérieur. L'empathie réussie suppose aussi qu'ils voient celui-ci un peu de la même façon, je suppose.

JNC. Vous avez raison. S'il existe deux types de points de vue extrêmes, l'un extérieur, l'autre empathique, le monde est observé couramment depuis des points de vue mêlant les deux types de paysages, chaque sujet éprouvant avec empathie le fait que l'autre peut éprouver devant le monde la même réalité objective que lui. C'est grâce à la dualité du réel natif, à la fois lié à une conscience locale mais potentiellement inséré dans une relation empathique universelle, que  l'apparence du monde, déchet d'un phénomène subjectif personnel,  a pourtant l'universalité d'un phénomène objectif : nous sommes tous unis par  nos plus pauvres perceptions. Les objets naissants ont vocation à se consolider de la même façon pour tous. C'est à l'issue de cet accord secret que nous soumettons le monde à des lois physiques universelles, et universellement admises, lois régissant l'apparition d'objets excluant toute invention extérieure à la conscience des hommes qui les découvrent. Mais ceux-ci doivent néanmoins apparaître comme produits de ces mêmes inventions.
  Il s'en suit certains  principes circulaires exprimant le fait que les lois physiques doivent justifier l’apparition d’objets dans le temps et dans l’espace, aux yeux de sujets, eux-mêmes supportés par ces objets, et capables d'inventer ces structures. La découverte de ces lois circulaires auto-génératrices, constitue un programme de recherche totalement abstrait en ce sens qu’il ne peut rester au terme de ces découvertes aucun élément de réalité "en soi", du genre corpuscule matériel, espace, temps. En effet un tel élément de fausse réalité resterait encore à séparer en sujet et objet. Rien ne doit sortir du cercle, et si certaines constantes de la physique semblent réglées de façon si précise que le moindre écart empêcherait les étoiles, la terre, la vie, la conscience, il faut y voir un effet de circularité plus que le doigt d'un Dieu mathématicien : la consolidation du réel natif fait apparaître les structures nécessaires à sa consolidation.

Q. Voulez-vous dire que ce principe de circularité serait nécessaire et suffisant pour expliquer le monde, si nous étions de parfaits physiciens ?

JNC. Non, ce principe est utile, mais définitivement insuffisant, parce qu'il est abstrait. Nous aurons beau faire, notre discours scientifique s'appuie sur une logique constituée, mais ne saurait s'appuyer sur une logique en cours de constitution. Or tout inventeur participe, en objectivant le monde, aux sauts de logique le faisant  participer lui-même au réel natif qu'il observe. Il ne peut pas objectiver soi-même objectivant. Même quand il est assez fin pour lier tout objet à la présence d'un sujet, il est définitivement incapable de considérer objectivement la subjectivité présente en lui et dans toute apparence. Il ne peut rien dire de la part empathique du monde. S'il existe dans le monde un principe de circularité d'un grand pouvoir explicatif, il n'est que le support d'un principe de liberté aux effets indicibles, source de l'art, source de toutes les empathies, et de tous les actes auxquelles elles nous conduisent. De quelle nécessité dérive le tableau de Mendeleïev qui régit l'organisation des atomes ? Du principe de circularité ou du principe de liberté ? Sans doute des deux, le principe de liberté venant s'appuyer sur le principe de circularité. Le mystère reste et restera entier, heureusement. Et c'est pourquoi, malgré ses progrès, la physique n'aboutira jamais.

Q. Si j'ai compris, l'apparence du monde est déduite de la nécessité où il est d'apparaître à tous de façon démocratique, et aussi de réussir à former l'apparence des sujets. Alors, dans le réel natif, la face objective  est rassemblée en un tout, mais j'aimerais que vous en finissiez avec la face subjective. Comment imaginez-vous que les sujets individuels puissent équilibrer l'univers énorme, sur l'autre plateau de la balance ?  Comment me joindre à vous comme sujet, et cette jonction peut-elle être généralisée en un tout pour équilibrer le poids du monde ?

JNC. J'ai imaginé une pyramide qui unifie nos réels natifs relatifs en un réel natif consolidé. En fait, vous vous interrogez sur le rapport entre des pyramides individuelles et une grande pyramide absolue, représentative d'un réel natif enfin absolu. On peut d'abord concevoir des fusions partielles, une sorte d'empiètement des pyramides de deux sujets A et B, quand ils ont vécu des empathies effectives ; ou potentielles, quand ils auraient profondément fraternisé s'ils s'étaient connus. Si A est un artiste, et si un siècle après, B est un spectateur contemplant son oeuvre  et tressaillant devant comme s'il était A, quelque chose fusionne dans leurs pyramides. La fusion des bases des pyramides provient de la complicité que nous éprouvons tous en acquérant les notions de base de la même façon, dans notre enfance. Les sommets ne s'écartent que lorsque A éprouve des sentiments incompréhensibles par B et réciproquement. Quant à la pyramide totale atteignant le réel natif absolu, et qui serait la fusion de toutes les pyramides personnelles, il est raisonnable de penser qu'elle désigne un homme au sommet de l'humanité, capable d'empathie avec la totalité des hommes. Dans son réel natif universel, les corps de A et B sont naissants, inséparables.

mercredi 23 mars 2011

12. Cercles vertueux

Q. Vous dites que la réalité dernière des choses, c'est le réel natif, unissant une essence de la conscience à une essence de la matière ; un homme en train de naître parce que contemplant et à la fois inventant  un objet naissant. Et j'ai bien compris que l'homme en train de naître ce n'est pas le nouveau-né mais l'artiste, que l'objet naissant ce n'est pas un corpuscule surgissant dans une chambre à bulles, mais le paysage que l'artiste perçoit Mais tout de même, l'homme ordinaire est bâti avec du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène. Si vous dites que la seule réalité au fond de ces atomes réside dans leur naissance, et si celle-ci ne s'effectue que sous le regard d'un homme-naissant, cela ressemble fort à un cercle vicieux. Dites-moi comment ma propre matière pourrait naître sous mon propre regard, qui a besoin d'elle ?

JNC. Vous n'aimez pas les cercles vicieux parce que vous les regardez de l'extérieur. Quand un premier fonctionnaire dans un bureau  vous dit qu'il faut un logement pour avoir droit à un travail, un second vous dit qu'il faut un travail pour avoir droit à un logement, c'est infernal si vous êtes à l'extérieur du cercle. Mais si tout le monde est à l'intérieur, si tout le monde a un travail et un logement, cela ne dérange personne. Eh bien nous sommes tous dans un cercle. Le logement c'est la matière, le travail c'est la conscience. Vous voulez prendre un point de vue extérieur ? Ne vous étonnez pas alors de rencontrer quelques ennuis.
  Les matérialistes refusent l'idée d'un Dieu extérieur au monde, prenant la décision de le créer, et le conduisant assez mal. Ils veulent que le monde s'auto-engendre. Bien. Mais ils devraient se méfier, car l'auto-engendrement, cela sent le cercle vicieux. Or ils se jettent tête baissée dans le panneau. Ils réclament pour eux-mêmes ce qu'ils refusent à Dieu, en prétendant regarder le monde de l'extérieur ! C'est effectivement commode pour inventer et fabriquer des objets morts, mais cela ne vaut rien pour parler du fond des choses, du monde vivant où ils sont immergés. Ils tombent sur un sac de noeuds.

Q. Pourrez-vous démêler ce cercle de l'intérieur ?

JNC. Non. Vu de l'intérieur ce cercle n'est pas vicieux, il est vertueux, il se dénoue et devient source de joie. J'ai la nostalgie de ces instants fugitifs où l'on n'éprouve aucun besoin de le démêler : quand on s'immerge dans l'auto-engendrement de ce couple : contemplation-invention. Ce sont les moments où les mots manquent, parce que ce sont les moments où les mots se créent. Si vous me demandez malgré tout d'en parler, j'énoncerai une tautologie : le monde est la réunion des découpures que l'on peut faire dans le monde. A l'occasion d'une découpure, un sujet naissant prend conscience d'un objet naissant.

Q. Avec cette formule, vous excluez les parties du monde dont personne ne prend conscience. Elles n'existent pas ?

JNC. Prenez une pomme, comme si vous n'en aviez jamais vu. Vous pouvez connaître cela seulement en faisant des découpures, en long en large et en travers, en découvrant ainsi la chair et les pépins. Auparavant, ce n'est qu'un tréfonds, quelque chose de possible, dont on ne peut rien dire avant de l'avoir découpé.

Q. Mais c'est aussi une boule rouge. Et après avoir fait quelques découpures, vous savez en quoi elle consiste sans avoir besoin de la découper davantage, sans engager votre conscience.

JNC. Vous dites qu'elle est rouge parce que vous la regardez de l'extérieur. Pour le monde-pomme, cette vue est interdite. Et quand vous dites prévoir l'apparence d'une découpure, c'est parce que vous avez fait des découpures identiques ; vous supposez que cela continuera, qu'il n'y aura pas de petit ver, pas de pourriture cachée. De la même façon le monde suit les lois que nous y avons trouvées. Si nous tournons le dos, il continuera sa route comme si nous le regardions, et nous le retrouverons, mais pas de façon certaine. Car sa seule réalité, c'est la découverte de découpures neuves, faisant de nous un sujet nouveau, et du monde un objet nouveau.

Q. Et les dinosaures ? Sont-ils définitivement dans le tréfonds ? Ou bien  grâce à quelle découpure doivent-ils leur existence ? A qui se sont-ils associés pour participer au réel natif ?

JNC. La vraie réalité se dévalue en apparences objectives, dispersées dans le temps : dinosaures, girafes, bactéries. Ces vues extérieures tournent en de multiples cercles vicieux. Avant d'avoir découvert des empreintes, nous ne pouvions imaginer les dinosaures, mais nous avons besoin de l'idée des dinosaures pour reconnaître leurs empreintes. Ces cercles sont inhérents à la vie, à la nôtre aussi bien qu'aux formes de vie élémentaires dont nous prenons plus ou moins conscience. La plupart des gens ignorent les cercles dans lesquels tournent les bactéries et autres animaux inconnus, et ne s'en portent pas plus mal. Mais les scientifiques extraient ceux-ci du tréfonds  pour des raisons pratiques souvent louables, et ils les prennent en flagrant délit de vice. Ils ouvrent alors des juridictions contradictoires. Un premier employé accroche sur sa porte un écriteau "Darwin", et déclare que pour avoir le droit de manger les feuilles des acacias la girafe doit certifier qu'elle a un long cou. Un second accroche sur sa porte un écriteau "Lamarck" et déclare que pour avoir un long cou elle doit certifier qu'elle mange les feuilles des acacias. Et ils s'envoient des notes de services compliquées et désagréables. La girafe éprouve-t-elle ses propres cercles vertueux de l'intérieur ? Peut-être, de façon très confuse. Mais la bactérie ne vit certainement pas les siens. En tous cas ce qui n'est pas confus, c'est l'admiration de l'homme qui est familier avec les girafes, les papillons et tout le règne vivant, et en jouit de l'intérieur comme un artiste. Ses propres cercles sont une projection des cercles extérieurs en lesquels son admiration l'immerge. C'est par cette admiration que s'invente la seule expression du tréfonds qui le fasse éternellement sortir de la nuit, le réel natif. Le monde a besoin de nous.